Les stats de fout... age de gueule
« On constate que les chiffres de la délinquance ont baissé de 4 % en France » ; « la cote de popularité de Chirac est en hausse de 2 % » ; « 80 % des Français pensent que la sécurité est un sujet important » ; etc. N’ayant pas noté expressément à chaque fois les exemples ci-dessus, je les reconstitue de toutes pièces tel le paléontologue. Toutefois, ils reflètent une réalité qui me fait m’arracher les cheveux que je commence à avoir clairsemés, et enrage un cerveau qui commence déjà à fatiguer : la manip des stats, et donc la manip des esprits (et non des spiritueux). Reprenons méthodiquement les vraies-fausses citations sus nommées (j’aime bien ce mot « sus », ça fait sérieux et en même temps… ) :
* 1ère citation : Par rapport à quelle date ou quelle période la baisse s’établit-elle ? Le journaleux, pour aller vite, a estimé pouvoir zapper. Son info affiche pourtant sa creutitude (c’est-à-dire l’ampleur du creux qui le dessine de l’intérieur. Et un mot de plus à vendre à M’sieur Larousse !). Je ne m’étalerai pas même pour faire la sieste sur le débat inévitable sur les méthodes contestables employées pour mettre en chiffres ce type de sujet éminemment politique (synonyme depuis des mois de sarkozyste).
* 2ème citation : Même problème. A chaque fois que j’observe ces chiffres, il manque l’indication des périodes ou des dates comparées. Ensuite, les fanfarons du journal télévisé prennent pour stats comptants une variation de deux à trois points, qui ne signifie justement rien puisqu’il s’agit justement de la marge d’erreur des sondages.
* 3ème citation : la question posée contient sa propre réponse. Ce qui inquiète, ce sont les 20 % qui souhaitent se faire agresser chaque matin, histoire sans doute de commencer la journée par une démonstration de self-défense apprise aux cours du soir chez Tonton Kung-Fu pour les nuls.
Comme tout citoyen de base, quand je lis ou entends une opinion qui va dans le même sens que mes opinions personnelles, j’approuve cette intelligence supérieure en phase avec la mienne que je flatte ainsi dans le même temps. C’est pourquoi je vous incite fortement à découvrir un ouvrage concocté au Québec (preuve que malgré un accent pourri, on peut produire, par écrit, de petits bijoux) : « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon. Le titre de l’ouvrage n’est pas pompeux mais plutôt ironique.
L’idée est de livrer quelques matériaux de base pour cultiver un scepticisme intelligent devant les tombereaux d’informations qui se déversent chaque jour dans nos petites têtes de grands naïfs. Et c’est bien foutu, compréhensible, sans pour autant ressembler à une soupe délayée pour une accessi-débilité commerciale.
* A propos des jargons qui masquent la connerie : Au début des années 1970, un certain docteur Fox prononce une conférence intitulée « La théorie mathématique des jeux et son application à la formation des médecins ». Une heure d’exposé devant 55 personnes instruites, qualifiées. Gros succès. Pourtant Fox était un comédien et sa conf’ un tissu de sottises…
* Au sujet des arguments qui donnent l’illusion de tenir la route : exemples de fausses analogies : « Une école est une petite entreprise où les salaires sont les notes données aux élèves » ; « la nature elle-même nous enseigne que les plus forts survivent : c’est pourquoi nous devrions légaliser et pratiquer systématiquement l’eugénisme ».
* Sur la question des chiffres énormes mais totalement illogiques avancés parfois : un universitaire a déclaré un jour devant l’auteur du bouquin que 2000 enfants irakiens mouraient chaque heure depuis dix ans à cause de l’embargo américano-britannique. Petit calcul : cela fait donc 17 520 000 par an… L’Irak, à ce moment (je ne sais pas aujourd’hui), comptait 20 millions d’habitants !
Vous irez lire le reste, qui nous parle des différents types d’arguments (comme celui de l’appel à l’autorité, avec tous ces experts bidons), du choix à effectuer entre moyenne, médiane, écart-type pour comparer des données, des multiples manières de sonder (les gens, pas les puits, même de science), des manips sur graphiques, etc.
De l’art et la manière de tenter de ne pas se faire manipuler bêtement. Utile en période électorale quand tout et son contraire sont encore plus vrais que d’habitude…
Normand Baillargeon, « Petit Cours d’autodéfense intellectuelle », collection « Instinct de liberté », Lux Editeur, 2006