Des mots, des mots, des mots...
Dans les manuels d'histoire de collège et de lycée, on trouve souvent des dessins de la fin du XIXe siècle et du sinistre demi-siècle qui a connu ces deux guerres que l’on dit "mondiales" parce qu’elles concernaient les pays dominateurs. Parmi ces dessins, je me souviens d'un dessin paru en 1898 dans Le Petit Journal, qui représente les dirigeants du Japon, de la France, de la Russie, de l'Allemagne et du Royaume-Uni se partageant le gâteau chinois sous les yeux effarés d'un mandarin tout droit sorti d’un album de Tintin (à moins que, chronologiquement, ce ne soit l’inverse). Un siècle plus tard, force est de constater le parallèle avec notre actualité. Sauf que la Chine, cette fois, fait partie de ceux qui se partagent le gâteau et que la pâtisserie est un peu plus grande : à l'échelle du monde. Il est stupéfiant que des morceaux de la Terre décident de l'avenir de toute la planète lors de réunions de deux jours dans des stations de douce villégiature, de préférence européennes. Une sauterie qui rassemble huit dirigeants de "grands pays du monde" (du moins c'est ainsi qu'on les présente). Grands par la taille ? Certains, pas tous... Grands par la force économique ? Assurément. Grands par la générosité ? C'est ce qu'ils prétendent. J'émets toutefois quelques doutes sur la grandeur d'une Russie toujours plus corrompue, sur des Etats-Unis en manque visible de cohérence mentale ou encore sur une France qui veut péter bien haut pour un aussi petit président. Six mois ou plus sont nécessaires pour organiser ces rencontres de deux jours de nos dirigeants bien-aimés. Deux jours chaque fois plus coûteux vu le déploiement de dispositifs sécuritaires et de policiers nécessaires pour contenir les petits plaisantins (quelques dizaines de milliers tout au plus : une misère...) qui veulent perturber les débats. Combien coûtent ces deux jours ? Sûrement plus que le PNB de bien des pays du monde. On pourrait à faible coût se réunir par visio-conférence, ce qui a le mérite d'être beaucoup plus sûr et d'empêcher du même coup tout rassemblement importun de manifestants. Bien sûr, une telle économie de moyens serait une excentricité puisque l'important est ici de se faire voir. Mais comme il faut quand même des excuses pour ces réunions de famille, on choisit des sujets brûlants et on décide ensemble de ne rien décider, à grand renfort de communication (merci les médias). On feint d'accorder avec une grande magnanimité des clopinettes, des clous, peanuts, enfin bref trois fois rien : ainsi, sept bonshommes et une bonne femme d'Heiligendamm promettent (j'ai bien dit "promettent") à l'Afrique 60 milliards de dollars sur un nombre indéterminé d'années (10, 50, 2000 ?) pour aider à la lutte contre le SIDA, la malaria et autres pandémies. Grande générosité de parole ! On s'engage aussi, sans le dire de cette manière, à ne pas respecter le protocole de Kyoto qui n'était déjà pas d'un extrémisme environnemental. Tant qu'on y est, on se met d'accord sur l'eau du bain : pas plus de 2°C d'augmentation, merci. Et puis, texto, on va "prendre en compte sérieusement l'objectif de 50 % de réduction des gaz à effet de serre d'ici à 2050". Un journaliste anglais ajoute : "Et moi, tous les 1er janvier, je compte sérieusement me mettre au régime". De déclarations d'intention en bonnes résolutions jamais suivies d'effet, les réunions du G8 sont le summum du capitalisme mondialisé. Comme sous l'Ancien Régime notre bon roi s'exclamait : "le roué, c'est moué !", huit individus proclament : "le monde, c'est nous !" Alors comme ça il paraît qu'il y a des pays plus importants que d'autres ? Moi, j'aurais bien vu un G200. (Ah ! On me signale que ça existe déjà et que ça s'appelle... ONU ! Mais malheureusement, là aussi cinq individus –cinq parmi les huit ci-dessus, quel hasard !– ont au final un avis plus important que les 195 autres, mince alors, et un avis plus essentiel aussi que celui de ce petit pantin de secrétaire général, comment s’appelle-t-il déjà, il a un nom si exotique…). C’est vrai, comment peut-on se préoccuper de la disparition de Tuvalu, de la guerre civile en Somalie ou des camps d'internement en Corée du Nord, c'est si loin, si loin... Ah si ! On dit quelques mots à la Corée du Nord, mauvais élève qui fait la moue aux professeurs : "Ouh ! C'est pas bien, tends la joue ! [Pif !] Voilà, et ne recommence plus !" Huit pays, pendant deux jours, s'auto-congratulent de se préoccuper avec tant d'altruisme du sort du monde. Nous voilà (car il s’agit de nous) en train de nous inquiéter de l'avenir des habitants de la planète en leur imposant nos règles tout en s'efforçant qu'ils ne les comprennent pas trop et, surtout, qu'ils s'abstiennent de venir nous voir. On ne peut certes plus se permettre de les appeler "colonies", ces états vaguement inférieurs (situés dans l'hémisphère du bas, si loin, si loin...) mais on les oriente, économiquement bien sûr (dans ce domaine, la puissance de ces huit pays est indéniable, et ils ne veulent surtout pas être rejoints sur leur piédestal) mais aussi politiquement. Ainsi, un Poutine prétend mettre son veto à l'indépendance du Kosovo. Sans doute n'a-t-il pas saisi que le rideau de fer était démantelé et que l'Union Européenne s'étendait désormais jusqu'à la Roumanie et la Bulgarie. En fin de réunion, lui et son compère Sarkozy, comme deux jeunots sortis de la même promo, ricanent, boivent des canons et s'échangent leur numéro. Ah, j'oubliais ! Lors de ces réunions, on amène aussi les femmes (plus rarement les maris) et on les trimballe devant les médias. La maîtresse de maison leur concocte des ateliers pour les occuper avant d'aller retrouver les conjoints pour le dîner. Bien. J'ignorais que l'épouse de président disposait d'un statut de conseillère de haut rang et que sa fonction maritale était inscrite dans la Constitution de notre grande république. Je m'abstiendrai de demander qui a payé le déplacement de Cécilia Sarkozy à Heiligendamm (mince, je l'ai fait...).