Allez, on se fait une baise !
Depuis ma petite enfance, s'était insinuée en moi l'idée qu'une bise ne pouvait se donner qu'à une femme. Des générations de rudes paysans avaient établi qu'il n'était pas de bon ton que deux hommes s'étreignent et collent leurs joues l'une contre l'autre, sauf dans le cadre restreint de la famille, et encore. C'est pourquoi les hommes auxquels j'ai pu faire la bise se sont longtemps réduits à : mon père, mes frères, mes grands-pères. Tant et si bien qu'arrivé au collège et au lycée, l'un des plus grands signes de virilité était de serrer une forte poigne aux copains en arrivant le matin. Les copines ? Une petite bise, et encore... La bise entre hommes était lourde de snobisme et d'hypocrisie, portant en elle une connotation de "je te bise par devant et je te baise par derrière". Cette façade mensongère est d’ailleurs très bien résumée dans le mot-même de "show-bise". Et chez nos ancêtres paysans qui traînaient toujours avec eux leurs profondes convictions chrétiennes et leur crainte du Très-Haut, une bise entre hommes était peu ou prou une réminiscence inconvenante et inacceptable du baiser de Judas. Avec en plus le doute qui s'instillait en eux de s'avoir lequel, dans l'affaire, allait se faire baiser.Judas, Jésus et les autres étaient des Méditerranéens, et il paraît que la bise entre hommes est très méditerranéenne. J'en veut pour preuve que, dans Astérix chez les Belges, c'est à sa femme et non à un homme que le chef Gueuzelambix dit "Allez ! on se fait une baise !" (Attention ! Dans l'obscure Wallonie, l'expression "je te fais une baise" n'est absolument pas l'équivalent du "je vais te niquer" de chez nous...).
Méditerranéenne donc, la bise entre hommes. Pas de quoi être surpris, du coup, que Sarkozy arrivant en Algérie se voit quasi rouler un patin par Bouteflika, qui a dû lui laisser au passage un lac d'amitié sur la joue. Le sec orateur Sarkozy a vite compris que, pour réussir dans son nouveau job, il lui fallait (hélas !) apprendre quelques habitudes de son prédécesseur Chirac, comme les accolades généreuses avec ses homologues ou les bains de foule à répétition qui sont un haut moment de l'art diplomatique (en plus c'est très bon pour la peau, il paraît). C'est là que ressurgit le baiser de Judas. Quand on voit ce genre de bisous entre soi-disant grands de notre petit monde, on est en droit d'être inquiets : est-ce un vrai signe de fraternité, ou une façade cachant la noirceur des sentiments ?
Notre petit Nicolas sait brosser les gens dans le sens du poil, à défaut de les biser –ou avant de les baiser. Ainsi en est-il aussi avec son grand ami Wladimir. Je ne sais pas s'il lui tape la bise (d'ailleurs, je serais à la place de notre président célibataire, je préférerais sûrement baiser la femme de Poutine que Poutine lui-même), mais en tout cas il ménage largement le président russe : sincères félicitations pour votre réussite aux législatives les plus transparentes des 12000 dernières années en Russie, et cætera et cætera. Idem pour son voyage en Chine : pour ne pas froisser le président chinois, il a omis d'emmener dans ses bagages sa secrétaire d'Etat aux droits de l'homme. Certes, elle ne sert à rien, mais quand même... En plus, vu la bombe que c'est, Rama Yade, ça doit être une chaudasse, elle aurait avantageusement contribué à chasser la bise et à réchauffer les relations avec l'empire du milieu de l'extrême-orient. Mais les intérêts économiques passent avant tout, et de même que Paris valut bien une messe, Pékin ou Alger valent bien aujourd’hui quelques bises et quelques entorses à l'éthique.
Mais je m'éloigne de mes baisers. En ce qui me concerne, j'ai sûrement caché trop longtemps à moi-même ma nature première de snob refoulé, à moins que ça ne soit de fille refoulée, puisque ma maman vient de me rappeler qu'elle s'attendait à avoir une fille quand elle a accouché de votre serviteur, avec sa minuscule quéquette, mais quéquette quand même. Toujours est-il que je n'éprouve plus aucun remord, aujourd'hui, à faire ostensiblement la bise à nombre de mes amis, qu'ils aient mon âge ou trente ans de plus, et que j'éprouve dans ces moments-là le bonheur de me savoir de véritables amis. Mais peut-être est-ce une manière d'établir une hiérarchie avec ceux qui n'ont pas encore le droit de me faire la bise ou de la faire à mes amis à moi.
Reste un problème, quand on sait à qui on doit faire la bise : combien on en fait ? Et là, pas de bol, les traditionnelles quatre de mon pays natal, souvent réduites à deux, sont dans ma région actuelle au nombre de trois (mais alors de quel côté je commence ?), sauf quand la fainéantise les réduit à deux, une voire rien du tout. C'est pour cela que, très souvent, mieux vaut rester cloîtré chez soi avec son/sa conjoint(e) : au moins, à deux, on est sûr qu'on peut s'en faire autant qu'on veut, des baisers, et même –merci Georges– "des baisers pour de vrai, des baisers libertins, des baisers sur la bouche, enfin bref des patins, enfin bref des patins ". Voir même, après, baiser sous tous les sens et dans tous les sens, et puis faire des gamins. Allez, bécot !
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