Souvenirs de Fac (1). L'étudiant qui se baignait toujours dans le même fleuve

Publié le par Persan

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« Ma Fac n’est pas à vendre ! ». « Retrait immédiat et sans négociations ! ». « Le Patronat veut bouffer l’Université ! ». « Non à la privatisation des campus ! ». Pancartes badigeonnées à la louche, tables et chaises empilées en performances artistiques, Woodstock dans les halls et les amphis, le monde est au bord de la révolution sur les bancs des facultés françaises. Mes oreilles bourdonnent. Je viens forcément d’entrer dans la quatrième dimension, dans la machine à remonter le temps de Wells.

Il y a… oui, pas loin de 15 ans, j’étais entassé aux côtés de centaines d’étudiants boutonneux ou non, mais tous motivés pour imposer la fumette de hasch par décret-loi, pour porter le bonnet péruvien, les santiags, le keffieh palestinien, les dreadlocks ou les tresses africaines, même sous la douche ou en pleine copulation. J’écoutais les « leaders étudiants » de Rennes 2, en fait des membres de la LCR ou de la Fédération anarchiste, absents toute l’année mais omniprésents et omniscients durant l’inévitable mouvement de grève annuel. C’était donc une tradition bien installée que de débrayer, de s’asseoir sur les pelouses grillées, de s’enfiler des bières et de roter en jurant qu’avec nous, la nouvelle génération, enfin le monde serait comme la Fac, pure, loin de toute tentation de thésaurisation diabolique. L’argent, on n’en avait pas, donc c’était sale. Et puis, surtout, en se réunissant tous les jeudis soirs dans les bars, asséchant le porte-monnaie de papa-maman, on se congratulait pour se convaincre de notre grand bonheur de vivre dans ce monde intellectuel (hé hé !), à l’Olympe vaporeux de la société, au-dessus des considérations bassement matérielles des "vieux".

J’ai suivi les mouvements, persuadés que j’usais pour la première fois ou presque de mes droits de citoyen libre et éclairé, tel le poète hugolien, prophète au milieu des hommes. J’ai gueulé contre le pouvoir « fasciste », hué les CRS, soldats abrutis et assoiffés de notre sang d’agneaux angéliques, écrasé les pavés de la Place de la Mairie de Rennes (sans toutefois les balancer sur les autorités policières, ou parce qu’ils étaient trop bien scellés, ou parce qu’il subsistait en moi une miette de légalisme), tenu courageusement un piquet de grève devant un bâtiment de l’Université de toute façon inaccessible en raison du mobilier empilé dangereusement derrière la porte.

Ce soir, je suis devant ma télé, à 10 000 kms de mon ancienne Fac, et je m’aperçois que je ne suis pas en train de visionner des images d’archives, mais les actualités. Etrange, étrange… Héraclite se serait donc bien planté : à l’Université, on se baigne toujours dans le même fleuve de simplicités intellectuelles, de systèmes politiques au vernis démocratique mais aux relents despotiques. Je crois même avoir reconnu une de mes banderoles dans la foule des manifestants… Non ? J’ai dû rêver…

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Publié dans cafeducommerce

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